Faut-il encore apprendre la facilitation graphique à l’heure de l’IA ?

Lors d’une session de formation à la facilitation graphique, une participante m’a posé cette question :

“J’ai testé un outil d’IA hier soir. Il m’a généré une super infographie en quelques secondes. Alors… pourquoi passer deux jours à apprendre à faire tout ça à la main ?”

Je précise qu’elle a été posée sur un ton tout à fait calme, sans provocation, la personne exprimant plutôt un réel intérêt. Je trouve la question saine : déjà, parce qu’elle est honnête. Elle n’essaie pas de faire semblant que le sujet n’existe pas. Et ensuite, parce qu’elle oblige à revenir à l’essentiel : au fond, qu’est-ce qu’on apprend vraiment dans une formation en facilitation graphique ? Si la réponse est “on apprend à faire de jolis visuels”, alors effectivement, on peut commencer à s’inquiéter. Mais si la réponse est ailleurs, alors la discussion devient beaucoup plus intéressante.

Une question qui mérite mieux qu’une réponse défensive

Il y a encore peu de temps, personne ne me posait cette question. Aujourd’hui, elle arrive en formation, dans les équipes, dans les métiers de la communication, de la pédagogie, de l’animation, du conseil. C’est une bonne chose parce qu’elle nous oblige à sortir des discours “automatiques”. Il ne suffit pas de répondre que “rien ne remplacera l’humain”. Et il ne suffit pas non plus de dire que “l’IA fera tout à notre place”. La question est plutôt : qu’apprend-on vraiment dans une formation à la facilitation graphique ?

Parfois l’IA fait gagner du temps

Les outils actuels sont bluffants et progressent très vite. Il m’arrive moi aussi de les utiliser. Et non, je ne vais pas raconter que “rien ne vaut la main” comme si nous étions en 2018. Quand le besoin est ponctuel, quand il faut aller vite, quand le niveau d’enjeu ne justifie pas un long travail de conception, l’IA peut être un très bon appui, un premier brouillon pour amorcer, dégrossir, tester une piste ou gagner du temps. Il y a des tâches où l’IA permet d’aller plus vite. Le sujet n’est donc pas de défendre le feutre contre l’algorithme. Le sujet, c’est de comprendre ce qu’on délègue, pourquoi on le délègue, et ce qu’on veut continuer à maîtriser.

En facilitation graphique, on n’apprend pas seulement à dessiner

Quand j’anime une formation à la facilitation graphique, je ne cherche pas à former des gens capables de faire une belle planche “Pinterest ou Instagram-compatible” à la fin de la journée.

On travaille d’abord un rapport à l’information et la compréhension qui s’en dégage :

  • Comment écouter ?
  • Comment trier ?
  • Comment hiérarchiser ?
  • Comment faire émerger l’essentiel ?
  • Comment soutenir l’attention d’un groupe ?
  • Comment rendre visible une idée sans la noyer ?
  • Comment faire tenir quelque chose de dense dans une forme lisible, engageante, mémorisable ?

La compétence centrale n’est pas le dessin, c’est le regard porté sur l’information. Et ce regard-là ne devient pas inutile parce qu’un outil sait générer une forme convaincante. Au contraire. Plus les outils produisent vite, plus la capacité à juger la pertinence d’un support devient importante. Une IA peut très bien produire un visuel impressionnant sans avoir vraiment compris ce qui compte.

Ne pas déléguer son regard

Une IA peut produire un visuel propre, organisé, impressionnant au premier coup d’œil.

  • Mais elle ne vit pas la réunion
  • Elle ne sent pas l’énergie d’un groupe.
  • Elle ne sait pas ce qu’il faut faire émerger maintenant, ni ce qu’il faut volontairement laisser de côté
  • Elle ne porte pas l’intention relationnelle d’une restitution en direct
  • Et surtout, elle peut donner l’illusion qu’un support est bon simplement parce qu’il est bien présenté

Le risque n’est pas seulement de déléguer la forme. Le risque, c’est de déléguer le tri, le choix et le regard.

C’est là que la facilitation graphique reste précieuse : elle apprend à voir ce qui aide vraiment à comprendre… et ce qui relève surtout de l’habillage. Ce n’est pas parce qu’un visuel est séduisant qu’il est utile. Ce n’est pas parce qu’une infographie est dense qu’elle est claire. Ce n’est pas parce qu’un livrable “claque” qu’il facilite la pensée.

Ce que cette pratique change concrètement

Après une formation à la facilitation graphique, tout le monde ne se met pas à dessiner tous les jours. C’est normal. Comme pour le yoga, le piano ou n’importe quelle pratique, il y a la question du temps, de l’envie, du contexte professionnel. En revanche, même les personnes qui ne pratiqueront pas ensuite repartent souvent avec quelque chose de très utile : une autre lecture de l’information. Elles voient mieux :

  • Pourquoi certains supports captent l’attention et d’autres non
  • Pourquoi certaines slides saturent au lieu d’éclairer pourquoi certaines synthèses aident à penser et d’autres seulement à décorer
  • Pourquoi un rendu généré par IA peut sembler réussi tout en restant creux 

Et dans le contexte actuel d’une concurrence attentionnelle extrême c’est particulièrement précieux de s’assurer que le cerveau comprend et retient

L’IA bouscule notre définition de la valeur

Où se situe désormais la valeur de notre travail ? Si produire un support devient plus rapide, plus accessible, parfois semi-automatique, alors la valeur se déplace. Elle se déplace vers la capacité à :

  • cadrer une intention
  • choisir un angle
  • relier des idées
  • faire des arbitrages
  • exercer un regard critique
  • ajuster à un contexte réel

C’est valable pour la facilitation graphique, mais pas seulement. Avec ces outils, on ne se demande plus seulement ce qu’on sait produire. On est ramenés à la question de ce qu’on apporte vraiment. Ces outils nous obligent à revisiter, parfois de manière assez inconfortable, ce que nous considérons comme la valeur réelle de notre travail.

Et le plaisir dans tout ça ?

On en parle moins, peut-être parce que ça paraît trop simple : le plaisir de faire. Il compte plus qu’on ne le dit !

  • Le plaisir d’essayer
  • Le plaisir de chercher une forme juste
  • Le plaisir de faire avec ses mains
  • Le plaisir de voir apparaître quelque chose sur une feuille plutôt que de simplement valider une proposition sur un écran

C’est une réalité très concrète : on n’apprend pas de la même manière quand on est engagé physiquement dans une production. On ne mémorise pas de la même manière non plus. Et on ne s’approprie pas une pratique avec la même intensité. Dans une époque où beaucoup de choses passent par des interfaces, il me semble utile de défendre aussi cela : des gestes qui nous impliquent vraiment.

Et puis c’est très personnel, mais je reste aujourd’hui plus touché par une planche dessinée à la main que par un visuel généré en quelques secondes. Même imparfait, même un peu bancal, un support fait par une personne garde à mes yeux quelque chose que les outils n’attrapent pas encore tout à fait. Une présence. Une intention. Une manière singulière de regarder le sujet. L’IA évolue vite, ses styles s’affinent, ses rendus deviennent de plus en plus convaincants. Mais pour l’instant (et j’espère pour longtemps), je trouve que les dessins humains conservent ce léger décalage, cette part sensible, ce petit supplément d’âme qui fait souvent la différence.

Pour conclure, prenez le crayon 🙂

… ou le stylet si vous préférez la tablette ! L’arrivée de l’IA ne rend pas la facilitation graphique obsolète. Elle nous oblige surtout à être plus lucides sur ce que nous faisons quand nous dessinons, synthétisons, présentons ou faisons émerger une idée. À mesure que les outils deviennent capables de produire vite, bien, et parfois de manière bluffante, nous avons intérêt à être plus clairs sur ce que nous attendons vraiment d’un support : une jolie forme, ou une pensée qui s’incarne ; un rendu efficace, ou une manière de capter l’attention, de faire émerger l’essentiel, de laisser une trace.

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L'auteur

Romain Couturier

J’aide les équipes à mieux organiser leur travail pour gagner en fluidité et en efficacité au quotidien. Ce que j’aime le plus, c’est explorer les dynamiques de groupe et transmettre des outils qui rendent le travail plus clair et collaboratif. Si vous voulez en discuter ou découvrir mes partages, connectez-vous avec moi sur LinkedIn !

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