Pendant une séance de coaching, j’ai échangé avec un enseignant qui préparait son retour en classe. Il voulait intégrer davantage le dessin et la pensée visuelle dans sa manière d’enseigner pour aider ses élèves (du supérieur) à réfléchir ensemble. Son envie était d’aider ses élèves à construire leur réflexion au fil de l’échange.
Au cours de nos séances, le projet était d’explorer les possibilités de déployer des approches visuelles pertinentes pour lui et ses élèves.
Facilitation graphique en classe : le piège de l'outil magique
Assez vite, dans ce type d’échange, la question de l’outil arrive. Tablette ? Paperboard ? Tableau blanc ? Application collaborative ? La question est légitime surtout quand on enseigne, qu’on doit gérer une classe, un timing, une salle, parfois un vidéoprojecteur capricieux.
Mais j’ai souvent l’impression que cette question arrive un peu trop tôt. Avant de choisir l’outil, j’essaie plutôt de revenir à une question plus simple : qu’est-ce qu’on veut rendre visible ? Est-ce qu’on veut faire émerger les représentations des élèves ? Classer des exemples ? Comparer des points de vue ? Construire une définition commune ? Mettre en discussion une notion qui paraît évidente, mais qui ne l’est pas tant que ça ?
Tant que cette intention n’est pas claire, l’outil peut vite devenir une fausse bonne réponse. On remplace le tableau par une tablette, la liste par une carte mentale, le PowerPoint par un support plus vivant… mais si les élèves restent spectateurs d’un raisonnement déjà construit par l’enseignant, le fond n’a pas beaucoup bougé. C’est moderne, oui mais c’est parfois juste un vieux fonctionnement avec un stylet neuf.
Ce que le dessin permet de voir
L’un des exemples que nous avons travaillés portait sur les pratiques culturelles dans un territoire. À partir de ce que les élèves observent autour d’eux, comment définir une pratique culturelle ? Est-ce que faire du sport en club en fait partie ? Aller au cinéma ? Participer à une fête locale ? Jouer en ligne avec d’autres personnes ? Pratiquer une activité transmise dans sa famille ?
À l’oral, ce genre de discussion peut vite se disperser. Et ce n’est pas forcément un problème. Mais si rien ne reste visible, les idées se succèdent, un point de vue en chasse un autre et ainsi de suite.
Le dessin aide à soutenir ce genre de réflexion :
- On note un mot
- On l’entoure
- On le rapproche d’un autre
- On trace une flèche
- On crée une catégorie provisoire. Puis on se rend compte qu’elle ne tient pas si bien, alors on la renomme.
Ce n’est pas spectaculaire ou très beau non plus mais pédagogiquement, il peut se passer quelque chose d’important : la pensée devient visible, donc discutable.
Participer, ce n’est pas forcément tenir un feutre
Un groupe peut être très actif sans que tout le monde dessine. Un élève propose une représentation visuelle, un autre dit qu’il ne le ferait pas comme ça, un troisième rigole. L’enseignant déplace alors l’idée, reformule, crée un lien, laisse apparaître une notion. Dans ce cas, le dessin devient le commun.
Tout le monde ne tient pas le crayon, mais tout le monde peut voir ce qui se construit, réagir, préciser, objecter et contribuer en fonction de ses capacités et envies.
Faire participer un groupe, ce n’est pas nécessairement mettre tout le monde en action tout le temps. C’est créer les conditions pour que chacun puisse entrer dans la réflexion même sans feutre à la main.
Tableau, tablette ou outil collaboratif : que choisir pour enseigner autrement ?
Bien sûr, le choix du support compte. Une tablette reliée à un vidéoprojecteur permet de déplacer facilement les éléments, de zoomer, d’effacer, de réorganiser. En séminaire, j’utilise souvent un iPad projeté, parce que cela me permet de construire une carte en direct tout en restant dans l’échange avec le groupe.
Mais la tablette peut aussi créer une distance. Elle vous bloque derrière une table, laissant le groupe regarder l’écran. Tout le monde attend que “la personne qui dessine” produise quelque chose, on revient vite à une posture très descendante.
Le tableau, lui, est plus simple, plus brut, plus partagé. Il ne permet pas tout, mais tout le monde comprend immédiatement comment il fonctionne. On écrit, on rature, on relie, on recommence. Il garde quelque chose de très vivant.
Les outils collaboratifs peuvent être intéressants quand on veut faire contribuer plusieurs groupes en parallèle. Mais là encore, ils demandent un cadre très clair. Sinon, on obtient assez vite un grand mur de post-it numériques. Et un mur de post-it, même numérique, reste un mur de post-it.
L’outil n’est donc jamais neutre. Il ne sert pas seulement à afficher une idée. Il influence la manière dont le groupe participe, regarde, ose intervenir, ou reste à distance.
Pédagogie et facilitation graphique : ce que ça change
L’intérêt de la facilitation graphique en cours, c’est qu’elle aide à passer d’un enseignement qui expose à un enseignement qui (co-)élabore. Elle rend le cours plus attractif avec un support de réflexion collective. Le dessin ne vient pas après coup pour résumer ce qui a été dit. Il accompagne le moment où les idées émergent.
Quand un groupe voit se construire sous ses yeux une carte qui reprend ses exemples, ses questions, ses mots, ses hésitations, il ne reçoit pas seulement un contenu :
- Il participe à sa mise en forme
- Il peut mieux comprendre ce qui relie plusieurs idées
- Il repère ce qui manque
- Il peut questionner une catégorie, un exemple ou un terme qui mérite d’être reformulé
En pédagogie, on a parfois tendance à vouloir aller trop vite vers une version propre, stable, bien ordonnée. La facilitation graphique est moins propre qu’une belle synthèse finale, mais est souvent beaucoup plus vivante. Elle permet de changer la posture : apprendre ce n’est plus seulement recevoir, c’est rendre les idées visibles, utilisables et discutables.
À tester dans un cours
Pour commencer, je choisirais un moment où le groupe doit définir, classer ou relier des idées. Pas forcément une grande séquence. 10 ou 15 minutes peuvent déjà suffire.
Par exemple :
- Qu’est-ce qui rend une argumentation convaincante ?
- Quelles causes peut-on relier à cet événement ?
- Quels éléments composent cet écosystème ?
L’idée est simple : au lieu de noter les réponses en liste, on les organise progressivement sous les yeux du groupe. On regroupe ce qui semble proche, on trace des liens, on fait apparaître une catégorie, puis on la discute.
Quelques questions peuvent aider à relire la carte avec les élèves ou les participant·es :
- Qu’est-ce qu’on voit apparaître ?
- Est-ce qu’une idée devrait changer de place ?
- Est-ce qu’un lien vous semble discutable ?
- Est-ce qu’il manque quelque chose ?
- Est-ce qu’on met tous la même chose derrière ce mot ?
Ce n’est pas le “beau dessin” qui compte ici. C’est le fait de rendre la réflexion visible assez tôt pour pouvoir encore la faire évoluer. C’est là que le visuel devient vraiment pédagogique.