Cet article fait suite à « Bien écrire ses OKR : la méthode qui embarque vraiment les équipes ».
Le premier portait sur l’objectif. Celui-ci porte sur les résultats clés, les fameux KR (key results en anglais).
En bref : un résultat clé (key result, ou KR) est un résultat mesurable qui permet de savoir si l’on avance vers l’objectif d’un OKR. Un bon KR décrit un résultat et non une action, il est binaire (atteint ou non atteint), et il s’exprime de combien à combien, en unités réelles. On en écrit trois ou quatre par objectif, et on accepte qu’ils soient rarement atteints à 100 %.
Une fois l’objectif posé, on a souvent l’impression que le plus dur est fait. On a trouvé une ambition, une phrase qui donne envie, un verbe d’action. Il reste à mettre trois ou quatre KR en dessous. C’est là que tout se joue. Écrire un bon KR est un vrai exercice intellectuel, car on passe de « ce qu’on aimerait » (l’objectif) à « à quoi on saura qu’on y est » (le résultat clé). John Doerr le résume ainsi : l’objectif dit quoi atteindre, les résultats clés disent comment on sait qu’on s’en approche, et ils doivent avant tout être « mesurables et vérifiables » (son livre Measure What Matters).
Voici ce que j’ai appris à force de les écrire, de les voir écrire, et de les réécrire avec les équipes.
Avant le KR : moyen ou destination ?
Le premier réflexe, quand on écrit ses OKR en interne, c’est d’arriver sur la question des moyens. C’est normal : on est mobilisé à 100 % dans son activité. Par exemple, lorsqu’une équipe propose comme objectif « déployer l’IA auprès de tous nos ingénieurs », c’est une ambition importante, mais il s’agit d’un moyen, pas d’une destination. Une étude récente de chercheurs de Microsoft le montre bien : les développeurs ne passent qu’environ 14 % de leur temps à coder, et compter les lignes de code générées par l’IA ne dit rien de la valeur produite (ACM Queue, 2026). Quand un autre participant propose « gagner 10 % de productivité », là, on tient un résultat, donc plutôt un KR qu’un objectif.
Josh Seiden propose une définition qui aide beaucoup à faire le tri : un outcome, c’est un changement de comportement des personnes qui produit un résultat pour l’entreprise (Outcomes Over Output). Un livrable n’en est pas un. Ce que les gens font différemment grâce à lui, oui.
Il est d’ailleurs parfois plus facile de démarrer par un objectif chiffré, qui serait donc un KR, puis de remonter vers l’objectif de l’OKR. Pour y arriver, on peut utiliser une question toute simple : « et pour quoi ? », ou « et donc ? ». La technique est assez proche des 5 pourquoi, popularisés chez Toyota (présentation de la méthode), mais on l’utilise ici à l’inverse. On ne part pas d’un problème pour remonter à sa cause : on part d’un résultat, et on remonte pour en dériver l’objectif.
Déroulons l’exemple.
- « Pour quoi déployer l’IA ? » Pour gagner en productivité.
- « Pour quoi gagner en productivité ? » Pour répondre plus vite et moins cher à nos clients.
- « Pour quoi répondre plus vite et moins cher à nos clients ? » Pour rester dans la course sur nos marchés.
À force de répéter cette question, on arrive à un niveau qui dépasse certainement le périmètre de l’équipe. Et c’est souvent bon signe : on sait enfin à quel objectif on va contribuer.
Prenons un autre exemple, qui fait cette fois apparaître un livrable : « bâtir un plan de communication ». C’est évidemment essentiel, mais un plan de communication est certainement au service d’une ambition. Laquelle ? Dans cet exemple précis, bâtir le plan de communication sera plutôt une initiative, c’est-à-dire une action nécessaire pour déployer l’OKR.
Un KR, c'est oui ou non
De combien à combien
Quelques KR avant et après réécriture
| KR de départ | Ce qui coince | KR réécrit |
|---|---|---|
| Améliorer la productivité | Pas d’unité, pas de cible | Passer le délai de traitement d’un dossier de 10 jours à 30 minutes |
| Augmenter le taux de transformation de 5 % à 9 % | Le pourcentage masque les volumes | Passer de 50 à 90 clients signés par trimestre |
| 100 % de nos utilisateurs accèdent à la nouvelle application | 10 ou 10 000 utilisateurs ? | 8 000 utilisateurs sur 10 000 se connectent chaque semaine |
| Permettre aux équipes de produire des offres plus compétitives | Une capacité, pas un résultat | Remporter 12 offres sur le trimestre, contre 6 aujourd’hui |
| Avoir un retour des commerciaux | Impossible à évaluer | 90 % des commerciaux estiment l’offre compétitive (enquête trimestrielle) |
| Le guide est publié | C’est une initiative | 20 équipes utilisent le guide dans leurs revues de projet, contre 0 aujourd’hui |
| Une voiture qui fonctionne | Ne dit pas le niveau attendu | Une voiture qui monte à 200 km/h |
Ne mesurez pas seulement ce que vous savez déjà mesurer
Un KR oui/non est souvent une initiative
« Le guide est publié », « l’outil est déployé », « la formation a eu lieu » : ce sont des cases à cocher. La plupart du temps, ce sont des initiatives, c’est-à-dire des actions à mener pour atteindre les résultats clés, mais pas les résultats clés eux-mêmes.
Il y a cependant une exception : quand on n’a jamais eu la chose, et que l’obtenir est déjà un succès en soi. Chez SuperTilt, par exemple, un de nos KR cette année est de répondre à un appel d’offres européen. On ne l’a jamais fait, et si on y arrive, cela aura radicalement changé notre façon de travailler. Là, le oui/non a du sens.
Méfiez-vous aussi des résultats clés qui ne caractérisent pas ce qu’ils mesurent. En atelier, j’en fais souvent un jeu : si le résultat clé dit « livrer un produit » et que je livre un démineur alors que vous attendiez un drone, techniquement, j’ai coché le résultat clé. Ce n’est pas ce que vous vouliez. Une voiture « qui fonctionne », ça ne dit rien. Une voiture qui monte à 200 km/h, ça donne le niveau attendu.
Le test d'utilité
Transformer, pas optimiser
Si vous faites passer le délai de traitement d’un processus de 10 à 5 jours ouvrés, c’est très bien, mais c’est de la rationalisation. Des KPI peuvent largement suffire, pas besoin de lancer des OKR pour ça. Si vous visez de passer de 10 jours à 30 minutes, là, on change d’échelle. On ne peut pas y arriver en faisant la même chose un peu plus vite, en optimisant : il faut certainement repenser le travail.
C’est pour ça que la bonne première réaction devant un résultat clé est souvent « ce n’est pas possible ». Et la réponse de celui qui le porte doit être : « comment on s’organise pour que ça le devienne ? ». C’est ce caractère impossible qui donne à l’OKR toute sa puissance : il devient transformatif parce qu’il est inspirant. On accepte donc que, la quasi-totalité du temps, un OKR ne sera pas atteint complètement. Ce qui compte, c’est le chemin parcouru.
Noter sans juger
Chez Google, les KR sont notés de 0 à 1. Zéro, rien n’a bougé. Un, on a atteint l’inatteignable, ce qui ne devrait presque jamais arriver. Une note autour de 0,6 ou 0,7 (60 ou 70 %) est considérée comme un bon résultat sur un objectif ambitieux. Sur un objectif engagé, en revanche, on attend 1 : c’est fait ou ce n’est pas fait, comme le rappelle What Matters, le site de John Doerr.
Cette échelle change le regard qu’on peut porter sur l’échec, surtout en France. Si on avait prévu 25 et qu’on en fait 12, sur le papier, on a fait moins de la moitié. Mais si, pour en faire 12, on a déplacé des montagnes, appris des choses et changé notre façon de travailler, alors on peut considérer que le trimestre est réussi. Le KR n’est pas là pour sanctionner. Il est là pour savoir où on en est et décider de la suite ensemble. C’est l’indicateur de la transformation du service ou de l’organisation.
Six questions avant de valider un KR
- Est-ce un résultat, et pas un moyen ou un livrable ?
- Peut-on répondre par oui ou par non à la fin du trimestre ?
- A-t-il une unité, un point de départ et une cible ?
- Sait-on comment on va le mesurer, et à partir de quelle donnée ?
- Si on le retire, est-ce que l’objectif échoue ?
- La première réaction de l’équipe est-elle « ce n’est pas possible » ?
Si vous répondez non à l’une de ces questions, ce n’est pas grave : c’est le signe qu’il reste un peu de travail sur ce KR.
Dans le prochain et dernier article de cette série, nous verrons comment faire vivre les OKR dans la durée, notamment dans les organisations où la culture résiste.
Questions fréquentes sur les résultats clés
Combien de résultats clés faut-il par objectif ?
Trois ou quatre suffisent largement. Google en recommande environ trois par objectif. Au-delà, l’attention se disperse et on perd la priorisation.
Quelle est la différence entre un résultat clé et une initiative ?
Le résultat clé dit à quoi on saura qu’on avance. L’initiative est une action menée pour y arriver. « Publier le guide » est une initiative. « 20 équipes utilisent le guide » est un résultat clé.
Quelle est la différence entre un KR et un KPI ?
Un KPI suit la performance de ce qui existe déjà, comme le tableau de bord d’une voiture. Un KR mesure une transformation qu’on n’a pas encore réalisée. Passer de 10 à 5 jours relève du KPI. Passer de 10 jours à 30 minutes relève du KR.
Un résultat clé peut-il être exprimé en pourcentage ?
Oui, mais avec prudence. Un pourcentage masque les volumes réels et dispense souvent de vérifier qu’on sait le mesurer. Mieux vaut écrire de combien à combien, en unités réelles.
Comment noter un OKR ?
Chez Google, chaque KR est noté de 0 à 1. Sur un objectif ambitieux, une note de 0,6 à 0,7 est un bon résultat. Sur un objectif engagé, on attend 1.
Faut-il atteindre 100 % de ses résultats clés ?
Non, pas sur un objectif ambitieux. Si vous atteignez systématiquement 100 %, c’est probablement que vos KR manquaient d’ambition.
Sources
- Google re:Work, Set goals with OKRs
- What Matters, Grading OKRs
- John Doerr, Measure What Matters ; Josh Seiden, Outcomes Over Output
- ACM Queue, Eight Myths on Software Engineering and GenAI ; YouTube, A billion hours
- Jacques Corby-Tuech, OKRs, YouTube and the danger of unintended consequences
- Les 5 pourquoi
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