Récemment j’ai accompagné Manon dans sa montée en compétences en scribing. Elle connaît son sujet, anime des ateliers sur la gestion de l’eau et des territoires. Elle sait dessiner, elle pratique régulièrement, elle a déjà de solides bases en facilitation graphique. Pourtant, au moment de passer au scribing, quelque chose bloquait. Elle avait l’impression de tourner en rond sur les mêmes pictogrammes et de ne pas arriver à être créative.
Ce que nous avons travaillé ensemble n’avait finalement rien à voir avec un manque d’idées ou de technique. C’était autre chose. Un phénomène que j’observe souvent chez des praticiennes et praticiens déjà expérimenté.es : une forme d’autocensure créative silencieuse mais très bloquante.
Ce que j'observe sur le terrain : l'autocensure paralysante
Prenons un exemple concret tiré de notre séance. Manon doit représenter “l’entretien des berges”. Pas si simple. Dans sa tête défilent aussitôt toutes les représentations possibles : un balai près d’une rivière, quelqu’un qui coupe des branches, une pelle qui cure le lit… Et avec chacune, une objection : “Mais si je dessine un balai, ça va donner l’impression qu’il faut tout nettoyer, alors que justement non. Si je montre le curage, c’est interdit, je ne peux pas.“
Résultat : elle ne dessine rien. Ou elle dessine quelque chose de très consensuel, qui ne dit rien. Le paradoxe c’est que personne ne lui a demandé d’être irréprochable. Personne ne lui a imposé ces contraintes. C’est elle qui se les met, en anticipant des réactions qui n’ont jamais eu lieu.
Pourquoi on se censure
On a identifié ensemble 3 raisons principales :
- La première : l’expertise du sujet. Quand on maîtrise trop bien son domaine, on voit tous les pièges, toutes les nuances, toutes les sensibilités. On sait où sont les zones de tension. Du coup, on filtre, on se retient, on cherche la représentation qui ne froissera personne. Problème : cette représentation n’existe souvent pas.
- La deuxième : la confusion entre scribing en direct et modélisation à froid. En scribing, on n’a pas le temps de tout peser. On propose une représentation pour ancrer une idée. Si elle est maladroite, on ajuste, on dialogue avec le groupe, on corrige. En modélisation, on a le temps de valider, de confronter, de peaufiner. Mélanger les deux, c’est s’imposer la rigueur de la modélisation dans l’urgence du scribing.
- La troisième : l’oubli de notre mission. En facilitation graphique, on n’est pas là pour représenter le réel de façon exhaustive. On est là pour créer des ancrages mémoriels. Une image vaut mille mots, mais elle peut aussi en évoquer plusieurs. C’est sa force, pas sa faiblesse.
Les questions qu'on peut se poser en priorité
Au lieu de se demander “est-ce que ce picto est juste ?“, voici les questions qu’on gagne à se poser dès les premières minutes d’un scribing :
- Quelle est la structure narrative de ce qui est en train de se dire ? Est-ce que la personne suit un plan annoncé, est-ce qu’elle raconte une chronologie, est-ce que c’est du chaos ? Identifier ça en deux à cinq minutes change tout. Ça définit votre architecture de page.
- Quel est le flux d’informations ? Est-ce que la personne mitraille ou est-ce qu’elle insiste sur certains points ? Ça vous dit où mettre votre énergie.
- Quelle est ma palette de couleurs ? Avant même de commencer, posez trois couleurs maximum. Ça structure déjà votre pensée visuelle.
- Et seulement après : quels pictogrammes vais-je utiliser ?
3 clés pour sortir du blocage
- Première clé : s’autoriser l’imperfection. En scribing, il y a toujours un décalage entre ce qu’on voudrait faire et ce qu’on fait réellement. C’est normal. On n’est pas là pour produire une œuvre d’art, on est là pour servir un collectif, pour faciliter la compréhension et la mémorisation.
- Deuxième clé : sortir de son écosystème. Si vous êtes expert de votre domaine, allez scriber des sujets que vous ne maîtrisez pas. Ça vous redonne de la spontanéité, de la liberté, du plaisir. Et cette légèreté retrouvée, vous pourrez la réimporter ensuite dans vos thématiques de prédilection.
- Troisième clé : pratiquer la décomposition sémantique. Prenez un mot abstrait, notez tous les synonymes, toutes les évocations concrètes qui vous viennent. Clarifier ? Ça peut être éclaircir, rendre accessible, structurer, expliquer… Cherchez les représentations matérielles de chacun. Une lampe qui éclaire un brouillard. Un personnage qui range des blocs. Deux personnes en train d’échanger. Multipliez les pistes, vous ne serez jamais à court d’inspiration.
Ce qu'on retient : l'autorisation avant la perfection
La facilitation graphique, ce n’est pas un exercice de précision chirurgicale. C’est un exercice d’incarnation et de clarification. Votre rôle, c’est de proposer des représentations qui ancrent, qui font sens, qui ouvrent le dialogue. Pas de tout représenter à la perfection. Si quelqu’un objecte sur un pictogramme, c’est une opportunité : vous ajustez, vous affinez, vous co-construisez avec le groupe. Ce n’est pas un échec, c’est de la facilitation en acte.
Alors oui, on peut se tromper. Oui, on peut proposer quelque chose de maladroit. Mais on n’est pas responsable de la façon dont chacun reçoit l’information. On fait de notre mieux, avec respect, bienveillance et intention claire. Manon en est ressortie avec cette conclusion : “En fait, c’est moi qui me mets la pression. Personne ne me l’a demandé.” Exactement. Et c’est souvent le cas pour beaucoup d’entre nous. Donnez-vous la permission d’essayer, de vous tromper, de recommencer. C’est comme ça qu’on progresse.
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