La semaine dernière, en animant une formation Product Owner, on a rejoué une simulation de gestion en flux : le célèbre Kanbanzine. Julien, le participant, pilote une petite structure en pleine croissance. Peu d’équipe, beaucoup de projets, des urgences commerciales qui tombent au mauvais moment. Bref, un quotidien familier pour pas mal d’entre vous. Dans ce type de contexte, il parait difficile de fonctionner en itération. Il vaut mieux adopter une approche en flux, type Kanban. Mais encore faut-il savoir comment ça marche.
Visualiser le flux, c'est déjà décider
Kanbanzine est une simulation du réel de toute équipe. Chaque demande est représentée par une carte. Chaque carte porte une valeur (son audience potentielle), une charge de travail. Dans ce que je vois dans les équipes, il manque bien souvent la notion de valeur.
Mais toutes les cartes ne se valent pas. On distingue :
- Les demandes normales : elles doivent rentrer vite et sortir vite. L’enjeu, c’est le délai. Plus une demande reste longtemps dans le flux, plus elle coûte chère à l’organisation (en pilotage, en qualité utilisateur, en charge mentale).
- Les intangibles : ces fameuses cartes qui restent toujours en bas de la pile. Documentation, refonte technique, plateforme de test… Aucune valeur commerciale directe. Mais si on ne les traite jamais, elles deviennent des bombes à retardement. Et si on les traite trop tôt, on sacrifie de la capacité au profit d’un bénéfice hypothétique.
- Les demandes à date fixe : elles doivent être livrées à une échéance précise. Pas avant (inutile), pas après (trop tard). Elles nécessitent un timing chirurgical.
- Les urgences : celles qui interrompent tout le reste. La top news du jour, l’opportunité commerciale critique. Leur traitement crée toujours du retard ailleurs. À vous d’évaluer si le gain vaut la contrepartie.
Dans l’atelier, Julien a rapidement compris que piloter pour la valeur seule ne suffisait pas. Il faut aussi regarder : la capacité disponible des équipes, la charge associée, le délai, l’objectif du livrable. C’est ça piloter un flux : prendre en compte tous les paramètres (business et technique) pour éviter les blocages et conserver un système à la fois fluide et efficace. Facile à dire …
Limiter le travail en cours : le geste contre-intuitif
Voici le principe qui déstabilise tout le monde : pour aller plus vite, il faut ralentir.
Dans la simulation, chaque colonne du flux (mission, étude, réalisation, validation) a une limite.
- Maximum 6 éléments en mission,
- 3 en étude,
- 5 en réalisation,
- 3 en validation.
Ces chiffres ne sont pas arbitraires. Ils forcent à respecter la capacité réelle du système. Quand Julien a voulu remplir toutes les colonnes, il s’est retrouvé bloqué. Trop de cartes en réalisation, mais pas assez de capacité en validation. Résultat : des éléments terminés qui attendent, et de nouveaux éléments qui ne peuvent pas avancer.
La réaction naturelle dans ce cas ? Accélérer. Mettre plus de monde sur la validation. Faire des heures sup. Sauf que ce n’est pas le problème. Le problème, c’est qu’on a démarré trop de choses. La solution ? Baisser les limites en amont. Arrêter de commencer de nouvelles demandes tant que les précédentes ne sont pas terminées. C’est le même principe que les limitations de vitesse sur autoroute en période de fort trafic. On ralentit pour éviter les bouchons. Et au final, tout le monde arrive plus vite.
Les goulets d'étranglement : là où ça coince
Dans la simulation, un personnage arrive : Philippe. Il est recruté pour superviser la validation. Mais il pose une règle stricte : seuls deux membres de l’équipe peuvent valider. Et ces deux personnes ne feront que ça. Effet immédiat : embouteillage (goulet/goulot d’étranglement en langage « flux »). Tout s’accumule avant la validation. Julien se retrouve avec de la capacité en amont (étude, réalisation), mais aucune possibilité d’absorber le flux en aval.
C’est exactement ce qui se passe dans beaucoup d’organisations. On a une étape saturée (souvent le test, la validation, ou la prise de décision), et tout le reste attend. On continue à produire en amont, on stocke, on dilue l’attention, et rien ne sort vraiment.
La logique de la fluidification, c’est de traiter le goulet, pas de le contourner. D’abord on baisse la charge en amont (on dit qu’on aligne la capacité sur la contrainte). On arrête de démarrer tant qu’on n’a pas terminé. Puis on augmente la capacité à cet endroit (on recrute, on forme, on change les processus). Soit on baisse la charge en amont. On arrête de démarrer tant qu’on n’a pas terminé.
Julien l’a formulé très clairement : “Au début, je voulais occuper toute mon équipe. J’ai compris ensuite qu’il valait mieux renforcer l’équipe de validation (et donc virer Philippe … tout le monde veut virer Philippe dans le jeu) avec d’autres équipiers, quitte à ce qu’ils produisent moins dans leur domaine.” C’est ça, piloter en flux. Anticiper les blocages. Préserver la fluidité.
Pour conclure
Ce qui est frappant avec cette approche en flux, c’est qu’elle s’applique partout. Pas seulement au développement logiciel. Julien l’a dit lui-même : “Tout ça, ça me fait penser à mon quotidien. Gérer les équipes dans plusieurs villes, le développement des applications, la stratégie nationale. Je suis tout le temps dans l’urgence à prioriser mais je ne traite pas la racine des problèmes : les goulets d’étranglement.“
Visualiser le flux, limiter le travail en cours, traiter les goulets : ces trois principes structurent n’importe quel système de travail. Que vous pilotiez un produit, une équipe, ou plusieurs projets en parallèle. La question n’est pas de savoir si vous avez trop de choses à faire. La question, c’est de savoir si vous savez ce que vous ne faites pas. Et pourquoi. Parce qu’au final, la fluidité, ce n’est pas faire plus. C’est terminer mieux.
Erratum : Une semaine après la formation, Julien m’écrit “Juste un petit retour : j’ai mis en place un kanban avec mon dév adapté à nos besoins, fais un point sur les prio de toutes nos user stories, mis en place une stratégie de dév avec des pilotes/retours utilisateurs et surtout démarré un comité de pilotage (Dév, PO, Fondateur) 1 fois par mois minimum pour arbitrage ! Formation super utile et concrète, mise en action directe, merci !“
Parlons de priorisation et d’impact.
Si votre équipe a l’impression d’être toujours en train de commencer sans jamais terminer, c’est souvent le signe qu’il faut remettre la valeur au centre.
Nous pouvons vous accompagner pour poser un cadre clair, fixer des limites réalistes et prioriser ce qui a vraiment de l’impact.