“Avec l’IA, tu vas gagner un temps fou !” Vous l’avez entendue combien de fois cette promesse ? Et vous avez peut-être déjà testé, plein d’espoir, en vous disant que vous alliez enfin pouvoir déléguer la rédaction de ce rapport, la mise en forme de cette présentation, la synthèse de cette réunion interminable.
Résultat ? Vous avez passé quinze minutes à expliquer le contexte à ChatGPT, dix minutes à reformuler vos demandes parce que le premier jet était à côté de la plaque, et encore vingt minutes à retravailler le résultat pour qu’il ressemble à quelque chose de professionnel. À la fin, le sentiment est mitigé : vous n’avez pas gagné de temps, et vous avez parfois même l’impression d’en avoir perdu. Faut-il en conclure que l’IA est une arnaque ? Pas vraiment. Le problème, à mon sens, vient surtout d’un malentendu sur la promesse qu’on lui attribue.
Le malentendu du "gain de temps"
L’IA générative ne supprime pas le travail. Elle le déplace. Je la compare souvent à une boîte noire. À l’entrée, vous mettez des données : un contexte, des fichiers, des instructions, votre expertise. L’IA traite ces données à une vitesse hallucinante. Et à la sortie, elle vous propose un résultat.
Le piège, c’est de croire que vous pouvez simplement appuyer sur un bouton et obtenir un résultat parfait, prêt à l’emploi. Dans la majorité des cas, cette situation n’existe pas. En réalité si vous ne passez pas de temps en amont pour bien préparer les données d’entrée, et si vous ne passez pas de temps en aval pour valider et ajuster le résultat, vous obtiendrez quelque chose de générique, de creux, voire d’inutilisable.
Sur le terrain
Prenons un exemple concret, vécu alors que je formais une équipe à l’IA générative. Une équipe de huit personnes devant partager les tâches qu’elle aimerait déléguer à l’IA. Méthode classique : tour de table.
- Question posée au groupe : “Si on continue comme ça, combien de temps ça va prendre ?” Réponse collective : “Trop longtemps.“
- Deuxième question : “Comment faire plus efficace, assisté par IA ?“
- Plusieurs pistes émergent : un vocal commun, compiler les réponses par mail, créer un document partagé et brancher Copilot dessus pour faire la synthèse.
L’équipe opte pour cette dernière solution. Tout le monde copie-colle sa réponse dans un document Word partagé. Puis, l’une des participantes utilise Copilot pour obtenir une synthèse.
- Première tentative : Copilot retransmet presque mot pour mot le contenu du document. Pas de synthèse.
- Deuxième tentative avec ChatGPT : cette fois, l’outil puise dans d’anciennes conversations de l’utilisatrice au lieu de se concentrer sur le document injecté.
- Troisième essai, avec un prompt retravaillé : enfin, une vraie synthèse structurée, exploitable.
Bilan : a-t-on gagné du temps ? Oui, dans une certaine mesure, puisque le groupe a évité un tour de table interminable. Mais ce temps a été réinvesti ailleurs : dans l’organisation de la collecte, les tests, les ajustements de prompts. Et surtout, il a fallu qu’une personne pilote l’opération, teste, valide. L’IA n’a pas supprimé l’action. Elle l’a déplacée.
Où se situe vraiment l'effort ?
Ce déplacement d’effort est très visible dans les usages de génération de contenus. Lorsque vous utilisez l’IA pour générer une présentation avec Gamma, Canva ou Beautiful, vous obtenez des slides propres, bien formatées, visuellement agréables. En revanche, rien ne garantit que le contenu soit juste, que les mots soient les vôtres ou que l’angle soit pertinent pour votre contexte.
Vous allez devoir :
- Relire chaque slide
- Ajuster le vocabulaire
- Vérifier la cohérence entre les sections
- Reformuler ce qui sonne creux ou générique
- Ajouter des exemples concrets, des données chiffrées, des anecdotes
Et ça, ça prend du temps. Alors oui, vous avez gagné du temps sur la mise en forme. Mais vous devez en passer sur le fond. C’est un déplacement d’effort. Avant, beaucoup passaient 80 % de leur temps sur des outils de mise en forme à bouger des rectangles, ajuster des polices, chercher la bonne couleur pour de graphique. Et 20 % sur le contenu. Avec l’IA, vous inversez : 20 % de formatage automatisé, 80 % de validation et d’ajustement du fond. C’est mieux ? Oui, si vous aimez réfléchir plus que manipuler des formes. C’est plus rapide ? Pas toujours.
Une posture qui change
L’IA change votre posture de travail. Vous devenez contrôleur, valideur, pilote, garant de la qualité. Vous ne rédigez plus un mail de A à Z. Vous injectez le contexte, vous demandez une première version, vous ajustez le ton, vous enlevez ce qui sonne trop corporate, vous ajoutez une touche personnelle. Vous ne créez plus un compte rendu de réunion en notant frénétiquement. Vous enregistrez, vous faites transcrire, vous demandez une synthèse, puis vous relisez pour valider que rien d’important n’a été oublié.
Vous ne compilez plus manuellement vingt réponses à une question posée à votre équipe. Vous centralisez dans un doc, vous branchez un outil de synthèse, vous obtenez une première version structurée, puis vous vérifiez la cohérence.
Dans tous ces cas, vous gagnez du temps sur l’exécution brute. Mais vous en investissez sur la préparation et la validation. Et c’est normal parce que l’IA ne pense pas à votre place. Elle traite des données, elle propose, elle structure mais, contrairement à vous, elle ne sait pas ce qui compte vraiment pour vous, pour votre équipe, pour votre projet.
Alors, quelle valeur ?
Il y a un point important à garder en tête quand on parle de gain de temps. Plusieurs études récentes montrent que l’IA a une sorte de “double face” au travail. Dans certains contextes, elle améliore clairement la performance. Dans d’autres, elle produit des effets moins visibles à court terme, mais problématiques sur la durée. Des médecins assistés par IA deviennent plus efficaces quand elle est présente, mais moins performants quand elle disparaît (Étude The Lancet octobre 2025). Des étudiants produisent plus vite, mais leurs idées se ressemblent davantage (The New Yorker, juin 2025). Des salariés très automatisés décrivent un travail plus simple, mais aussi une perte de sens, de contrôle, et parfois davantage de stress (Elsevier, 2024).
De l'importance des frictions pour progresser
Autrement dit, l’IA enlève efficacement “les frictions pénibles”. Celles qui prennent du temps sans créer beaucoup de valeur. Mais elle peut aussi supprimer des frictions utiles : celles qui obligent à réfléchir, à arbitrer, à structurer sa pensée, à développer son jugement. Et ces frictions-là jouent un rôle direct dans la montée en compétence et dans le sentiment d’utilité au travail.
L’IA fait gagner du temps sur certaines tâches, et le déplace ailleurs. Mais ce temps gagné n’est pas neutre. Il peut conduire à un travail plus superficiel, plus standardisé, moins approprié par celles et ceux qui le produisent.
Le vrai enjeu n’est donc pas de chercher à automatiser le plus possible, mais de choisir où l’on souhaite réellement gagner du temps, et où il vaut mieux accepter d’en passer. Gagner du temps sur la mise en forme, la reformulation, la synthèse brute, oui. Gagner du temps sur la réflexion, le raisonnement, le jugement, beaucoup moins.
C’est là que la question du gain de temps rejoint celle du sens et de la qualité du travail. Et c’est aussi là que l’IA devient un outil intéressant ou problématique, selon la manière dont elle est intégrée.
Cette tension mérite qu’on s’y arrête. J’y reviendrai dans un prochain article, pour regarder plus précisément ce que l’IA nous aide vraiment à éliminer, et ce qu’elle risque aussi de faire disparaître dans notre manière de travailler, individuellement comme en équipe.